Monsieur Nicolas SARKOZY
Président de la République
Paris, le 12 novembre 2009
N/Réf. : CT/MM-91102
Objet : Sommet de Copenhague, rencontre avec le Président du Brésil
Monsieur le Président,
Dans la perspective de votre rencontre annoncée avec le Président de la République Fédérative du Brésil, Monsieur Luiz Inácio Lula DA SILVA, ce samedi 14 novembre à Paris, j'ai l'honneur de vous adresser la présente lettre dans laquelle il me parait essentiel et urgent de rappeler l'importance et le sens de certaines données chiffrées, d'énoncer les problématiques prédominantes liées à une économie de développement durable en Guyane, d'exposer les alternatives à la situation actuelle et d'émettre quelques suggestions d'engagements, après avoir décliné quelques uns des avantages comparatifs accumulés par la Guyane.
Quelques chiffres établissent la nature du défi à relever : sur 8 millions d'hectares de forêt amazonienne, la Guyane a réservé 40% de ce territoire pour le parc amazonien de Guyane (PAG) en zone de coeur et zones de libre adhésion par la loi Loi n°2006-436 du 14 avril 2006 relative aux parcs nationaux, auxquels s'ajoute un million d'hectares de forêts aménagées et gérées pour le compte de l'Etat (propriétaire foncier privé de 90,4 % du territoire) par l'Office national des forêts (ONF).
La déforestation annuelle estimée en référence à l'année 1990 (source IFN) s'élève à 4 500 hectares par an, dont 45,5% imputables au barrage hydroélectrique de Petit-Saut lors de sa mise en eau (1994) 22% pour l'agriculture, 14% pour l'activité aurifère (principalement clandestine et illégale ) et 13,5% pour les équipements publics et divers travaux urbains; soit près de 60% liés au barrage EDF et à l'orpaillage clandestin. Ces 4 500 hectares affectent 0,05% de la surface forestière et correspondent à un déstockage de CO2 de 3,5 millions de tonnes, soit 600 tonnes de CO2 par hectare (Source GIEC). Le stockage de CO2 mesuré à la source Paracou par le dispositif Guyafor varie de 1,5 à 2 tonnes de Co2 par hectare, soit un ratio de 1 à 3 en faveur de la séquestration de carbone. Eu égard au niveau des connaissances scientifiques lors de la signature du protocole de Kyoto, il a été convenu de considérer les flux de déstockage sans comptabiliser le stockage. Cette comptabilité incomplète est pénalisante pour les pays et territoires détenteurs de forêts primaires et étendues.
La Guyane est confrontée, comme le 8 autres pays amazoniens, à la problématique du Développement durable aggravée par l'urgence de remplacer l'actuelle économie de rente et de transferts sociaux par une économie créatrice de richesses. L'un des indicateurs de mesure de la dépendance économique est fourni par les importations de produits agro-alimentaires qui couvrent 80% de la consommation domestique; et les prévisions de surface agricole utile pour 2013 devraient totaliser une emprise de 1,27% du territoire.
Il apparaît ainsi que si le Sommet de Copenhague introduit une double comptabilité mettant en regard les flux de déstockage et la capture de carbone, la Guyane se trouve, du fait de ses territoires terrestre et marin, en mesure de prétendre à des activités économiques combinant les filières à haute valeur ajoutée et les technologies réduisant l'impact sur l'environnement, et favorisant une agriculture et des activités forestières faiblement consommatrices d'espaces. C'est la logique du dispositif REDD adopté par les Nations Unies à la Conférence de BALI en 2007 et l'importance de déterminer le mécanisme de compensation à partir du marché ou d'un fonds international.
Deux autres pays amazoniens de dimensions comparables, le Surinam et la Guyana ont, comme la Guyane, un taux historique de déforestation inférieur à 1%. Dans une logique de coopération à l'échelle du plateau des Guyanes, le dispositif REDD pourrait impulser un processus global coordonné, vertueux et durable. S'y ajouterait un artisanat ou une industrie du bois efficientes dans le stockage du carbone par l'usage du bois pour l'énergie, le carburant, la construction ou l'aménagement agricole, tel que vous avez déclaré vouloir le privilégier lors de la conférence d'Ulmatt. Il restera à traiter la question de la redistribution la plus équitable possible des compensations REDD au bénéfice des communautés autochtones et rurales.
Parmi les atouts dont peut se prévaloir la Guyane, se trouvent une plateforme de recherche comprenant des organismes de haut niveau (CNRS, IRD, CIRAD, ONF, BRGM), un Réseau de placettes forestières unique à l’échelle de l’Amazonie, un savoir faire reconnu pour l'établissement des Inventaires des Gaz à Effet de Serre, des polluants de l’air, des bilans de carbone territoriaux, des études d’impact du réchauffement climatique (risques côtiers, submersion marine, retrait et gonflement et rétractation des argiles). Les systèmes de contrôle (télédétection, SIG...) se sont avérés particulièrement performants
Les engagements à prendre consisteraient en la généralisation de l’exploitation forestière à faible impact, la répartition optimale des infrastructures, le drainage des terres basses. Il serait également souhaitable d'opter pour un urbanisme sobre en surfaces et de promouvoir la production d’électricité et d'éthanol à partir de la biomasse de bois. La lutte contre l'orpaillage clandestin est un impératif à poursuivre ; la ratification de l'Accord signé en décembre 2008 par la France et le Brésil devient pressante.
Parce que la France est à la fois au Nord et au Sud, elle doit pouvoir saisir les nuances entre les nécessités du développement imposées par le taux de croissance démographique de 3,7% par an, induisant un doublement de la population en 20 ans; la particularité brésilienne du front pionnier et le sens des engagements d'endiguement énoncés par le Brésil; les synergies que promettrait un programme coordonné entre groupes de pays de proche profil dans le rapport historique aux écosystèmes. Avec la Guyane, la France détient l'opportunité d'un rôle de passerelle et d'une disposition d'empathie entre le Nord et le Sud.
En vous remerciant pour l'attention que vous consacrerez à ces questions,
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
Ch. Taubira