‘VIBRE LA FENÊTRE DU CIEL’*
Nous aurions pu choisir la voie de l’exclusion. Et batailler ferme pour tenir hors de cette consultation des personnes provisoirement installées en Guyane, fonctionnaires détachés ou contractuels. C’eût été légitime, non sur le fondement d’une conception ethnique du droit de vote, mais sur le principe de responsabilité qui veut que l’on assume les conséquences de ses choix. Puisque ce n’est pas un scrutin ordinaire, et si la volonté collective en décide, une génération aura la charge de remodeler nos sociétés pour les conduire vers de plus grandes responsabilités. C’eût été cohérent envers ceux qui, se déplaçant jusqu’à nous, perçoivent en compensation primes et indemnités au titre d’éloignement du « centre de leurs intérêts matériels et moraux ». De fait, ils revendiquent donc un ailleurs, un ailleurs natal, un ailleurs en attente, un ailleurs de retour. Ils peuvent comprendre qu’il y ait un ici, un ici permanent, un ici matriciel, un ici prospectif, un ici qui soit, pour ceux qui y résident à vie, le lieu du rêve partagé et de l’action commune. Mais nos sociétés rendues profondément inégalitaires par primes sélectives, dérogations diverses, gratifications réservées, bonus de faveur, complaisance et privilèges en tous genres, malgré la belle devise de la République, ont ceci de pervers qu’elles mettent à rude épreuve les convictions progressistes, égalitaristes et généreuses de ceux à qui la simple mobilité géographique procure sensible promotion sociale. Mais le temps est révolu où quelques voix, mesquines et ignorantes, s’imposaient par la seule vertu d’être du Nord. Infidèles aux beaux idéaux que le Nord a forgés et affermis par les enseignements tirés de ses incursions dans les arts de vivre et d’être que le Sud a sublimés, ces voix ne couvrent plus la parole des peuples qui avaient pour faiblesse de ne pas vénérer la puissance technique.
Nous avons choisi l’inclusion. Car nous répugnons à toute forme d’exclusion, gardant mémoire de toutes ses métamorphoses depuis la démolition du système d’indicible violence, des dépouillements fonciers jusqu’à l’ordonnance d’expulsion arbitraire de 1960, et de ses avatars sournois qui, aujourd’hui encore, tiennent la jeunesse en joue loin des positions sociales d’épanouissement, de responsabilité, voire même d’apprentissage de la vie ensemble. Nous avons décidé de ne pas soustraire, mais d’élargir. A celles et ceux, où qu’ils demeurent, dont les paysages d’enfance ont la verdoyance, l’intensité, les harmonies et les dissonances de l’Amazonie, son immensité et ses fragilités ; à celles et ceux qui doivent encore renoncer, malgré leur désir, malgré leurs efforts, à l’exaltation d’œuvrer sur leurs terres ; à celles et ceux qui, heureux de fleurir ailleurs, voudraient donner un peu de ce qu’ils savent et savent faire aux jeunes pousses du terreau de leurs premiers émois. Comme eux, comme Nicolas Guillén, nous avons « cinq racines, la première est l’amour sans fin ». Oui, il y a bien une identité guyanaise. Elle est enracinée dans la présence millénaire des Amérindiens qui peuplaient les Amériques et les Caraïbes ; elle s’est sédimentée en agrégeant des cultures, des visions du monde, des mémoires et des espérances ; elle s’est renforcée aux sources des arts et des techniques, des mots et des croyances, aux subtilités des sciences de l’économie, à la prodigalité spirituelle des communautés amérindiennes qui se sont sédentarisées, des communautés bushinengue qui se sont établies principalement dans la vallée du Maroni, des Guyanais que l’on appelle incorrectement Créoles et abusivement ‘communauté’, qui ont parcouru, défriché, mis en valeur le territoire en milieu rural et en milieu urbain, et ont constitué la matrice d’accueil des migrants de tous les continents et de tous les archipels, et le grand livre du syncrétisme des cultures. Lui sont constitutives l’Histoire et la mémoire qui ont émergé pendant et après que la partition du plateau des Guyanes entre les puissances coloniales eût défini des frontières propices d’abord à une idée, puis à une conscience de territoire, susceptible d’offrir des contours physiques à une identité collective. Lui font patrimoine les cultures entrées en contact, les luttes communes, les habitudes culinaires, les chants, les danses, les noms mis en commun, les connaissances partagées, les rites et pratiques savantes, les expériences sociales, les techniques de survie et de production, les modes de redistribution. Lui font couronne le courage, l’ingéniosité, la constance qui, sur plusieurs générations, ont permis de pallier aux insuffisances d’Etat, d’affronter les aléas de la vie, de surmonter les injustices, d’instaurer avec la nature une relation d’échanges, non de prédation, que les scientifiques s’accordent à reconnaître lorsqu’ils proclament que la biodiversité est admirablement préservée en Guyane.
Rien de cela n’est mystérieux et cet indéfinissable qu’est l’identité devient limpide, attrayant et amical pour qui nous témoigne de l’empathie par une cordiale curiosité.
Cette identité est ouverte, presque à son corps défendant, marquée par l’imprégnation d’expériences survenues de tous les recoins du monde, d’imaginaires ayant transcendé toutes les cruautés du sort, d’espoirs insoumis aux plus improbables brutalités, des trépidations fécondes des pays du voisinage. Elle s’abreuve aux incertitudes et aux éruptions car elle vit « en présence de toutes les langues et de toutes les cultures du monde »**. Et parce que l’altérité lui est familière, elle est bienveillante à l’autre et sensuellement hospitalière. Nous serions complices de crime en la laissant périr. Aussi l’affirmons nous, non contre les autres mais aux côtés des autres. Et c’est avec les autres que nous livrons cette bataille pour le droit de vote des Guyanais, c’est grâce aux autres qui joignent leurs voix aux nôtres que nous l’obtiendrons, et il s’appliquera aux autres.
Nous faisons là revendication de dignité, nous affichons amour de la justice, nous caressons promesse de retrouvailles, car « la terre nous est étroite » ***.
Christiane TAUBIRA
* Derek Walcott in ‘The fortunate Traveller’
** Edouard Glissant in ‘Poétique de la relation’.
*** Mahmoud Darwhich in recueil éponyme